Rapprochement bien-être et santé : l’IoT comme trait d’union - Partie 2

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Dans la première partie de notre article, nous évoquions le rapprochement progressif du monde du bien-être avec le monde médical, soutenu à la fois par une évolution sociétale, des volontés institutionnelles et l’essor du marché des objets connectés qui rendent possibles de nouveaux usages. Ce rapprochement suscite néanmoins un certain nombre de questions : nous évoquons ici les conséquences qu’il implique.

Un rapprochement porteur de business et d’enjeux stratégiques pour les acteurs des 2 mondes

Sur le marché de l’IoT du bien-être « grand public », l’un des enjeux principaux pour les fabricants et les fournisseurs de services consiste à pérenniser l’usage des objets par les utilisateurs et à fidéliser ces derniers dans le temps (la durée moyenne d’utilisation d’un objet connecté était seulement de quelques mois en 2015, d’après une étude du PIPAME en 2016.

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Dès lors, les industriels de l’IoT du bien-être peuvent voir dans le monde médical un relais de croissance très intéressant : une caution médicale pourrait leur permettre de renforcer leur image, de prolonger la relation et de renforcer leur proximité avec les utilisateurs (par exemple par le suivi à vie des maladies chroniques). Les industriels du bien-être possèdent en ce sens des atouts de poids : une notoriété croissante, une importante base de clients et de nombreux canaux de distribution bien implantés.

De l’autre côté, les industriels de l’IoT médical (équipementiers ou entreprises pharmaceutiques) sont également en recherche de relais de croissance et souhaitent renforcer leur accès aux particuliers. Le marché du grand public représente un potentiel de croissance très appréciable, qui leur permettrait de se diversifier en capitalisant sur leur image médicale, gage de confiance pour les utilisateurs, et en créant des complémentarités entre leurs différentes offres.
À titre d’exemple, la société Withings, devenue Nokia Health, initialement développeur d’objets connectés de bien-être (bracelets connectés de fitness, smartwatchs), propose désormais des dispositifs connectés homologués en tant que dispositifs médicaux (thermomètres et tensiomètres). Et pour asseoir leur légitimité, ces sociétés commencent à communiquer sur ces aspects (comme par exemple Withings partenaire de l’étude Nutrinet-Santé de l’INSERM en 2015). Pour autant, ce rapprochement stratégique soulève de nombreuses questions et enjeux pour les acteurs du marché : réglementaires mais aussi économiques et stratégiques.

Les données de l’IoT, clef de voûte mais sources de questions

L’IoT étant l’un des vecteurs principaux du rapprochement des mondes du bien-être et du médical, un certain nombre de questions émergent rapidement quant à l’utilisation des données véhiculées dans ce cadre. Il existe tout d’abord une différence de statut juridique pour une même donnée, selon qu’elle est utilisée à des fins personnelles de bien-être (par exemple le suivi de la fréquence cardiaque lors d’un footing) ou dans le cadre d’un suivi et d’une exploitation par un professionnel de santé, par exemple l’ l’utilisation de cette même donnée par un médecin pour un diagnostic de risque cardio-vasculaire. Dans le deuxième cas, la donnée est considérée comme donnée médicale à caractère personnel, ce qui soulève des contraintes et des questions de différentes natures.

En termes réglementaires, la gestion de données médicales à caractère personnel oblige les acteurs qui les produisent ou les exploitent, à prévoir de nombreuses dispositions d’organisation, de processus et d’infrastructures techniques pour se mettre en conformité (décret confidentialité, déclaration CNIL, consentement patient, marquage CE Médical des dispositifs, certification Hébergeur de Données de Santé…). Pour pouvoir utiliser un objet connecté grand public dans le cadre médical, il est aussi nécessaire de garantir le niveau d’exigence de qualité requis par la conformité médicale.

En termes d’usages, on peut s’interroger également sur l’acceptation par les professionnels de santé de l’utilisation d’objets connectés grand public pour leur pratique médicale, notamment du fait d’une certaine méfiance et d’un manque de formation. Il en va de même pour l’acceptabilité et le consentement par les patients d’un usage médical de leurs données privées de bien-être, même si un sondage récent indique que plus de 8 français sur 10 sont favorables au partage de leurs données de santé dans le cadre d’un diagnostic ou d’un traitement (baromètre Odoxa pour le Healthcare Data Institute – Novembre 2017).

En termes techniques, il faut enfin pouvoir construire ou adapter les infrastructures IT sous-jacentes aux objets connectés pour que les deux mondes cohabitent. Par exemple, devra être étudiée la question de l’interfaçage des données issues de dispositifs bien-être personnels d’un utilisateur, stockées dans les serveurs propriétaires des fournisseurs, avec un système de télésurveillance médicale et / ou le SI d’un hôpital.

À ces différentes contraintes opérationnelles s’ajoutent des questions d’ordre économique

Du point de vue des fournisseurs d’IoT de bien-être, vouloir se rapprocher du monde médical signifie tout d’abord absorber des coûts supplémentaires importants pour la mise en conformité de leurs infrastructures SI et leurs activités. Il n’est pas certain que ces acteurs puissent transformer facilement leur modèle opérationnel et financier en ce sens, à moins de développer des partenariats avec des industriels ayant ces capacités. D’autre part, la sécurisation d’un modèle économique pérenne et vertueux pour l’ensemble des acteurs passerait par des décisions des instances nationales, et notamment le remboursement par la CNAM de certains dispositifs de bien-être prescrits dans un cadre médical. Ceci constituerait un levier fort pour assurer un relais de croissance viable aux industriels, mais les avancées nationales sur ce point sont lentes.

Actuellement, seule l’activité physique prescrite dans des cas spécifiques, ainsi que certains dispositifs médicaux connectés, peuvent faire l’objet de remboursement, sous réserve qu’ils soient prescrits par un médecin, qu’ils soient inscrits sur la LPPR (Liste des Produits et Prestations Remboursables et qu’ils fassent l’objet d’un marquage CE Médical (par exemple les lecteurs de glycémie, bandelettes et capteurs, stylos injecteurs, appareils de mesure de la coagulation, appareillages de ventilation à pression positive continue PPC).
Finalement, dans un contexte global où l’évolution des usages et des technologies semble favorable à un rapprochement croissant des mondes du bien-être et du médical, plusieurs questions subsistent :

  • Comment les acteurs vont-ils se comporter ?
  • Les industriels du bien-être pourront-ils surmonter seuls l’ensemble des contraintes requises pour accéder au monde Médical ou se rapprocheront-ils des industriels spécialisés santé ?
  • Quels types de partenariats et de projets de co-innovation seront mis en place ?
  • Les acteurs du monde médical s’inscriront-ils de leur côté dans cette logique pour accéder plus facilement au marché grand public non médical ? Ou, au contraire, vont-ils essayer de protéger leur marché « captif » ?

L’observation du marché dans les années à venir nous fournira les réponses concrètes à ces questions. Et vous, qu’en pensez-vous ?

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Jean-Yves Dugardin

Je suis consultant expert au sein du secteur santé chez Orange Consulting, entité conseil d’Orange Business Services. Au gré de mes missions de conseil pour les différents acteurs de l’écosystème santé, j’ai la chance de pouvoir assister – et participer ! - à la révolution de la e-santé et à l’explosion des nouveaux usages permis par les TIC dans ce secteur vital. Je suis particulièrement intéressé par les aspects liés à la connectivité des équipements médicaux et au développement de la télémédecine.