L'interoperabilité, la condition sine qua non pour l'innovation en santé digitale !

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La médecine de demain est une médecine de réseau pour laquelle la gestion des données de santé et de l’information médicale est un enjeu central.  Pourtant, le manque de cadre d’interopérabilité représente un réel frein au développement de la e-santé.

Continua est le standard reconnu par l’Union internationale des télécommunications, soutenu par les institutions européennes et référencé officiellement depuis début 2017 par l’ONC (Office of the National Coordinator) aux Etats-Unis. Ce programme permet de donner corps à l’interopérabilité dans ce domaine, c’est-à-dire la capacité à pouvoir proposer aux patients de nouveaux modèles de capteurs communicants (tensiomètres, balances ou un dispositif médical tel un implante cardiaque) dès que ceux-ci sont disponibles sur le marché, dans des délais très courts et à des coûts de mise en œuvre très limités.

Pour être concret, prenons l’exemple de Paul, qui souffre d’insuffisance cardiaque et de Catherine, diabétique et hypertendue, faisant partie d’un groupe de 600 patients télésuivis à domicile et en EHPAD et qui devrait atteindre 10000 patients à l’horizon 2020.

Les bénéfices de l'interopérabilité

Pour suivre nos patients à distance, il faut pouvoir faire remonter très régulièrement et de façon automatisée les données physiologiques pertinentes fonction de leur(s) pathologie(s) telles que le poids, le taux d’oxygénation du sang, la tension artérielle ou encore le taux de glycémie à la plateforme de télésuivi de l’établissement hospitalier. Cela implique qu’il faut au préalable fournir à Paul et Catherine, une balance, un oxymètre, un tensiomètre et un glucomètre communicants (« connectés »).

Tant que le nombre de patients télésuivis reste limité et surtout qu’est mis à disposition de l’ensemble des patients un même modèle de balance ou de tensiomètre, il est difficile de voir le bénéfice qu’apporte l’interopérabilité. C’est lorsque que l’on commence à suivre à distance davantage de patients (phases pilotes > déploiements à grande échelle) que les choses se compliquent franchement. Il n’est en effet plus possible d’avoir un modèle unique de balance ou de tensiomètre. Il va falloir intégrer d’autres modèles, du même fabricant ou non, et ce phénomène prendra de l’ampleur au fil du temps.

Sans standardisation, que se passe-t-il ?

Sans standardisation, l’intégration est chronophage pour les concepteurs et les développeurs informatiques de l’établissement, et surtout elle coûte chère, plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’Euros pour chaque capteur, et elle devient un frein au développement des programmes de télésuivi des patients à distance.

Plus il y aura de modèles de capteurs transmettant des données non standardisées et plus l’intégration sera compliquée. Pour couronner le tout, cette complexité multipliera le risque d’erreurs de transmission et d’interprétation des données. Pour ce qui me concerne, travaillant pour Orange sur la santé connectée, j’ai vu récemment venir vers moi un de mes collègues qui avait dû intégrer plusieurs équipements non standardisés pourtant issus d’un même fabricant, en s’écriant « mes équipes n’en peuvent plus, c’est un chemin de croix à chaque intégration ! ».

Comment construire un système interopérable pour la santé connectée ?

Justement, le standard Continua s’appuie sur des normes existantes, telles que IEEE 11073 pour les capteurs personnels de santé, HL7, ou SNOMED CT (nomenclature des termes cliniques dans le milieu médical), ainsi que la transaction PCD-01 d’IHE (définition de profils pour le rythme cardiaque, la tension artérielle, le poids, …). Une collaboration avancée avec IHE est engagée et les deux standards ont été ceux retenus dans le cadre européen pour l’interopérabilité de la santé connectée.

Continua va surtout au-delà de la simple standardisation technique (exemple : protocole de communication Bluetooth) et au-delà de la standardisation syntaxique. En effet, le contenu même des données transmises, la sémantique, est très précisément défini afin d’éviter toute ambiguïté lors de l’intégration des données issues des capteurs par les systèmes d’information médicaux ou les plateformes de télémédecine. Cela permet une intégration bien plus rapide et beaucoup moins onéreuse de nouveaux capteurs à condition qu’ils respectent le standard Continua.

À plus longue échéance, le modèle de données découlant de la standardisation permettra d’échanger plus facilement des données patients d’une région à une autre, contribuant ainsi à la continuité des soins, et également d’exploiter plus facilement les gisements de données issus des capteurs médicaux communicants dans le cadre des projets de Big Data.

Les GHT, une opportunité ?

La mise en place des Groupements Hospitaliers de Territoires (GHT) dans le cadre de loi de modernisation de notre système de santé qui prévoit une refonte des systèmes d’information de santé et un virage ambulatoire constitue sans doute l’occasion de prendre en considération en amont les problématiques d’interopérabilité liées à la santé connectée (Continua / IHE). Cela permettrait de partir dès le départ sur de bonnes bases et d’éviter les tourments décrits ci-dessus, comme sont en train de le faire les pays nordiques qui ont exprimé leur intention de créer un marché commun de la santé connectée autour de Continua et d’IHE (sur socle HL7 FHIR qui est plus adapté aux environnements Web que ses prédécesseurs HL7 v2 et v3).

L’interopérabilité, c’est un peu comme la vaccination, elle doit être adoptée par tous !

Pour intégrer la problématique de l’interopérabilité aux programmes de télésuivi, il est en tout cas nécessaire que l’ensemble des acteurs de la santé connectée (les fabricants de capteurs, les CHU, les plateformes de télésuivi, les syndicats professionnels, le Ministère de la Santé, …) se concertent et s’accordent sur l’adoption du standard. Les bénéfices ne seront tangibles que si collectivement, nous avançons dans la même direction. Intégrer l’interopérabilité rapidement pourrait de plus nous permettre d’accélérer le développement de l’écosystème de la santé connectée français, et de devenir une référence dans ce domaine.

Et si tout le monde en récoltera les fruits, c’est bien Catherine, Paul et tous les patients télésuivis qui seront les premiers à en bénéficier.

Laurent Bouskela

Chef de produit spécialisé dans les domaines de l’IoT et la santé connectée au sein de la division Innovation, Marketing et Technologies (IMT) d’Orange et Responsable du groupe de travail « Market Adoption » pour la Personal Connected Health Alliance(PCHA)/Continua, je suis convaincu que l’interopérabilité des systèmes de santé peut contribuer au développement du marché de la e-santé, ce qui permettra aux citoyens de rester en meilleure santé tout en réduisant les coûts de nos systèmes de soins.